Envoie moi un article stp
« Écrire, pour le plus souvent, exprimer ce qui est tu ailleurs. Le poser sur papier, fermer le carnet, le ranger dans un tiroir. Un simulacre de parole, et sans doute un schéma quotidien. »
Artus Rolland, 2025.
Décomplexer l’écriture avec Rimbaud
Envoie-moi un article stp. Envoie-moi un article stp. Envoie-moi un article stp. Ce sont des messages que j’ai reçus de mon pote Gilles. Un jeudi midi. C’est le rédac’ en chef du truc que tu tiens dans les mains. Il était un peu désespéré : une maquette de journal à compléter avec des articles qui ne viennent pas (le mien, y compris). Car je tarde, mais vraiment, je tarde à écrire. Alors même que c’est ce dont le journal a le plus besoin. Mais je remarque qu’hésiter à partager son écriture est un phénomène commun. Car j’en connais des gens qui écrivent. Beaucoup. Et je les ai lus. Et c’est beau. Parfois même drôle. Mais ces textes le plus souvent sont gardés secret, ou au mieux, ne franchissent jamais notre petit cercle d’ami·e·s. J’évoquerai le rapport de l’écriture à la lecture, puis la difficulté de s’exposer à autrui. Notre fil rouge sera un extrait de Lettre du voyant à Paul Demeny, 15 mai 1871, de Rimbaud (Correspondances inédites).
L’écriture s’achève à la lecture
Écrire, pour le plus souvent, exprimer ce qui est tu ailleurs. Le poser sur papier, fermer le carnet, le ranger dans un tiroir. Un simulacre de parole, et sans doute un schéma quotidien. Exprimer : « Rendre sensible par un signe » (Le Robert). Mais écrire n’est-il, pas plus que cela ? Toute expression, ne devrait-elle pas être entendue ? Tout texte, n’est-il pas fait pour être lu ? « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance entière. Il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver : cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; (...) Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos [acheteurs d’enfants qui leur déformaient le visage et le corps pour les exposer dans les foires], quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage. Je dis qu’il faut être voyant et se faire VOYANT. » Une fois l’âme connue, l’écrivain devrait « la rendre monstrueuse ». C’est-à-dire sortir son moi de soi. L’affirmer devant autrui. Le rendre étranger aux autres en s’éloignant des attentes sociales. Et peut-être même le rendre étranger à soi, tant le moi sonnerait d’une curieuse manière du dehors. L’écrivain devrait alors partager ses textes avec l’autre, le lecteur. En effet, si tout texte a comme fonction sa lecture, alors le lecteur participerait à l’acte « écrire ». Or, dans notre cas, où les textes demeurent dans le tiroir, un obstacle survient : le texte ne rencontre pas le lecteur. Ainsi, l’écriture demeurerait inachevée sans lecteur, tout comme le moi authentique, sans exposition serait partiel, caché à l’intérieur de l’individu. La connaissance de soi n’est donc pas suffisante pour être soi, et l’écriture pour soi, n’est pas suffisante pour être écriture. S’affirmer devant autrui est nécessaire. Par conséquent, écrire serait bien plus qu’étaler sur une feuille, les crachats de l’encre. Il s’agirait aussi d’une rencontre. De mettre littéralement au-dehors de sa coquille le contenu, et de le rendre visible. Ainsi, le rapport à l’autre dans l’écriture serait réhabilité.
La difficulté de se faire voyant
Mais dans notre cas, d’étudiant·e·s écrivant, n’est-ce pas être lu et vu qui justement, cause de la résistance ? N’est-ce pas ce dont on a peur ? Peur d’être vu en train d’essayer, de trop essayer. Peur d’être jugé. Peur d’être imparfait, peur de se tromper. Et c’est ok. Mais comment défendre de la sorte, que l’écrivain doit se faire voyant, si la peur le paralyse ? Il se trouve que dans le passage précédent de Rimbaud, j’ai coupé volontairement une partie pour la gatekeeper jusqu’à maintenant. « (...) tant d’égoïstes se proclament auteur ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! (...) » Ici, Rimbaud, poursuit une idée, défendue plus tôt dans la lettre. Nous assisterions à « l’éclosion » de notre pensée. Elle vient, elle part, elle nous traverse, et nous l’écoutons. Ou pas. Mais surtout, nous n’en sommes pas maîtres. C’est pourquoi, nous ne devrions pas nous accaparer les éloges de ce qui coule de notre plume, ni prendre le blâme : notre pensée agit indépendamment de nous. Si bien qu’il serait plus aisé de s’en détacher. De cette façon, toute résistance disparaîtrait. Ainsi, si les joues s’éveillent rouges, il n’y a rien de leur faute. C’est-à-dire que le texte, que j’hésite à partager, car j’ai peur de paraître vulnérable et médiocre, se dé- tacherait de moi. Ainsi, « je » ne serais plus en jeu dans ce texte, mais il s’agirait plutôt de la pensée qui m’a habité, à un moment donné. Cette parole pourrait bien demeurer vulnérable et imparfaite, mais toujours, ce sera le style, les mots, l’écriture qui seront jugées.
Conclusion
Néanmoins, atteindre un moi pur, dénué de toute convention sociale, semble abstrait à tel point que nous pourrions douter d’une telle possibilité. Admettons, tout de même que ce serait une réalité atteignable : que nous resterait-il de notre intimité ? Aussi, les questions suivantes interpellent : Comment donner et recevoir dans une société, une entité, s’échap- pant de chacune de ses normes ? Quelle place lui accorder ? Qu’en ferions-nous ? Comment serait-elle accueillie ? Ensuite, cette pensée dont nous ne serions maîtres n’exclut pas pour autant la responsabilité de ce que nous partageons. Il serait, en effet, problématique de soustraire toute responsabilité sous la peine que « ça » pense. Cependant, nous retenons que la relation avec le lecteur est nécessaire pour que l’écriture accomplisse sa fonction, être lue. De cette façon, l’écrivain se connaît un peu mieux. Et pour vaincre son inertie et le sortir de sa cache, il est sa responsabilité de poser une distance entre son moi et sa plume. Car les conditions d’existence du texte, telles quelles, sont indépendantes de lui. Ainsi, nous pouvons désormais écrire. Ou bien mettre à la lumière ce qui a déjà été esquissé mais croupit encore dans un tiroir. Mais la peur ne me paralysera pas. Pour finir, cet écrit est complètement visé. Reconnaissez-vous.
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