Solder jusqu’à l’os
« Nous invitant non pas à penser, car nous sommes, mais à consommer car nous sommes. »
Artus Rolland, 2025.
Black Friday : l’Amérique en solde
Acheter, encore et toujours, sans saisir les mécanismes d’un système qui maintient nos désirs sous perfusion. Ce système tel une machine asservit les consciences, détourne la réflexion, nous empêchant d’observer les raisons d’une surconsommation devenue banale dans nos sociétés. Novembre s’annonce rude : crise institutionnelle, sociale, économique... Un climat morose, où l’incertitude s’invite à chaque conversation. Puis, soudain, à la fin du mois, un parfum familier vient troubler l’air : celui du Black Friday. Ses rabais réveillent nos sens endormis. Le temps d’un week-end, tout semble plus léger : le miracle de la consommation refait surface.
Black Friday : l’Amérique en solde
Après cette entrée un brin provocatrice, intéressons-nous à un événement parmi les plus attendus en Occident : le Black Friday.
Mon propos ne consiste pas à blâmer ceux qui profitent des réductions du Black Friday ; j’en ai moi-même été adepte. Pourtant, depuis près de deux ans, j’ai choisi de m’en détacher, à force de m’interroger sur ce qu’il représente vraiment. Ma démarche n’est pas moralisatrice : elle vise simplement à questionner les enjeux d’un événement qui, sous couvert de bonnes affaires, prolonge un mythe historique bâti sur l’effacement d’un peuple et perpétue un cycle de consommation où chacun se sent poussé à désirer, puis à acheter. Pour commencer mon développement, je me suis posé une question, c’est quoi le Black Friday et d'où ça vient ?
Ce concept nous vient évidemment tout droit des États-Unis. C’est un événement commercial qui arrive le vendredi après Thanksgiving, une fête nationale censée symboliser le jour où les colons anglais ont partagé un repas avec les natifs américains. Un jour de communion, de partage, symbolisant “l’amitié” entre natifs et colons anglais, à l'origine disputée et romancée. Le Black Friday, événement annuel propose des rabais hallucinants sur le marché, permettant d’acheter toutes sortes de choses à un prix très bas. Ainsi, la population, en particulier les classes populaires et moyennes, bénéficie d’un pouvoir d’achat élevé et d’un véritable sentiment de contrôle sur sa consommation. Les origines du Black Friday remontent aux années 1950 à Philadelphie et se diffuse très vite dans tout le pays dans les années 1980. Mais c’est bien dans les années 2010 que l’événement prend le large pour atteindre le vieux continent.
Le mirage de la bonne affaire
Plus qu’un simple événement commercial annuel, le Black Friday est aujourd’hui devenu une institution mondiale. Chacun a son opinion sur cette journée : certains l’attendent avec impatience, d’autres la critiquent ouvertement. C’est un moment qui suscite le débat, représentant une opération économique planétaire, permettant aux entreprises d’augmenter leurs recettes et de stimuler la consommation à son paroxysme.
En 2015, les dépenses réalisées aux États-Unis durant le week-end du Black Friday ont atteint 67,6 milliards de dollars, une somme colossale révélatrice de son impact économique considérable. Cet événement agit ainsi comme un moteur temporaire de croissance, offrant aux consommateurs l’occasion d’acheter à prix réduits. D’une certaine manière, le Black Friday joue un rôle de pansement économique : il donne un sentiment de satisfaction et de pouvoir d’achat, même si c’est éphémère.
Cependant, cette folie commerciale n’a qu’un effet superficiel sur le bien-être économique et social. Passé le week-end, tout revient à la normale, sans véritable changement de fond. Le Black Friday révèle aussi les dérives d’une consommation poussée à l’extrême, soulevant des questions éthiques et environnementales. L’augmentation soudaine de la demande entraîne une hausse de la production, et donc un accroissement de la pollution liée à la fabrication, au transport, à la livraison des produits. De plus, le recours massif à des biens importés de pays étrangers interroge sur les conditions de travail dans certaines régions du monde, notamment dans les pays en développement où les standards sociaux et environnementaux sont parfois catastrophiques. Ainsi, derrière les vitrines et les remises spectaculaires, le Black Friday illustre les contradictions du modèle de consommation contemporain : une fête de l’achat qui nourrit à la fois la croissance économique et les inégalités.
De Thanksgiving au Black Friday : la mémoire effacée par la consommation
Le fait que le Black Friday suive Thanksgiving n’est pas anodin : il s’inscrit dans une continuité symbolique entre mémoire nationale et culture de la consommation. Thanksgiving, dans le récit dominant, met en scène une idée d'unité entre colons et natifs, tout en gommant les violences coloniales qui ont accompagné la fondation des États-Unis. Comme l’ont montré les chercheurs du « Smithsonian National Museum of the American Indian », le récit traditionnel du « Premier Thanksgiving » est une construction mythifiée : racontant une harmonieuse rencontre entre colons et Amérindiens, mais passe sous silence la réalité de la dépossession, des massacres et de la destruction culturelle subie par les peuples autochtones, notamment les Wampanoag, pourtant au cœur de cet épisode. Dans ce contexte, l’arrivée du Black Friday le lendemain de ce jour national agit comme une prolongation symbolique du récit dominant. En trans- formant le jour suivant une célébration nationale en une vaste opération marchande, la société américaine réaffirme, consciemment ou non, le capitalisme comme base de sa culture. La logique du « bon plan » détourne l’attention collective des enjeux politiques, historiques et écologiques.
Ces rituels d’achat massifs jouent un rôle de distraction sociale : ils recentrent le regard sur la possession immédiate et l’illusion de liberté individuelle, tout en légitimant un ordre économique inégalitaire fondé sur l’exploitation et la surproduction.
Le Black Friday n’est pas qu’une simple journée de soldes : c’est la représentation d’un système transformant la mémoire, le désir et la consommation en spectacle collectif. Derrière l’euphorie de la bonne affaire, il perpétue une illusion de liberté et masque les inégalités qu’il entretient. Nous invitant non pas à penser, car nous sommes, mais à consommer car nous sommes.