Le spectateur est-il artiste ?
« Qui est artiste ? Qui est spectateur ? Quelle est l’œuvre d’art ? La machine ou ce qu’elle produit ? Et tout ça : est-ce encore de l’art ? ».
Artus Rolland, 2025.
Ce qui fait l'art
Définition de l’artiste : 1. Qui témoigne d’une sensibilité propre aux émotions esthétiques ; 2. Créateur d’une œuvre d’art. Définition de spectateur : 1. Témoin oculaire d’une action, d’un événement ; 2. Personne qui se contente d’observer et ne participe pas à l’action.
Ces définitions nous amènent à nous poser un certain nombre de questions. Pour ne pas dire des centaines de milliers. Certaines me cassent plus la tête que d’autres et c’est donc sur celles-ci que nous allons nous pencher. Pour commencer : pouvons-nous consommer l’art sans rien ressentir, sans aucune intervention de notre psyché ? Est-ce cela qui en fait, ou non, de l’art, ou plus encore : une bonne œuvre d’art ? Il y a plusieurs points à éclaircir dans ces questions. D’abord, celle de la subjectivité et de l’objectivité ; ensuite, le rôle de l’artiste dans son œuvre, de la technique et du médium ; le tout saupoudré de la réception des spectateurs. Pour ce faire, J’INVOQUE JACQUES RANCIÈRE ! Mais aussi VASSILY KANDINSKY ! Et pour m’épauler dans cette fastueuse ébauche synthétique, quelques exemples tirés des travaux de Salvador Dali, Jean Tinguely et Jackson Pollock.
Objectivité et subjectivité
Dans Du spirituel dans l’art, Kandinsky écrit qu’on (nous, les humains) a tendance à vouloir se cacher derrière l’objectivité. Ce qui est une manière, ma foi, plutôt simple et donc agréable de fonctionner. Surtout lorsque la première approche face à une œuvre quelconque se heurte bien volontiers à notre sens critique le plus trivial, dixit : « j’aime, je n’aime pas ». Les formes, les volumes, les masses, la couleur, l’harmonie de la composition, la scénographie, l’artiste... : ça fait beaucoup. Si on regarde plus longuement, de nouvelles informations arrivent d’elles-mêmes. Le travail de contemplation fait son œuvre. Notre corps remercie nos yeux de lui servir un tel hors-d’œuvre synaptique et nos yeux remercient notre corps de les avoir menés devant un pareil festin. C’est là que la technique de Kandinsky du « voilé-dévoilé » vient mettre une grosse balayette. « L’objectif a une inévitable volonté de s’exprimer ; cette volonté que nous désignons ici par nécessité intérieure et qui exige du subjectif, aujourd’hui telle forme générale, demain telle autre [...] le développement de l’art est une extériorisation progressant de l’éternel-objectif dans le temporel subjectif. » La subjectivité est une notion ambiguë, par sa simple compréhension et son revers complexe, sa nécessité secondaire. Elle met en avant non pas un mais deux sujets : nous (je) et l’objet sur lequel nous apposons notre subjectivité. Le monde passe toujours par la pensée, un monde de choses que nous vivons. « Le sujet pensant ». Les goûts, les couleurs, où va tout cela ? L’objectivité, ce qui est conforme à la plate réalité, a son opposé : le subjectif. L’art est-il donc bloqué dans sa subjectivité, condamné à être le punching-ball de jugements de valeur moqueurs ? Kandinsky en fait une science ; ses tableaux sont à décoder à l’aide d’un manuel, nourris d’un but : l’harmonie. Alors, est-ce encore de l’art si elle floute la frontière entre objectivité et subjectivité, et si l’on camoufle la subjectivité première de l’art ?
Dali, Tinguely, Pollock
Dali explique dans son autobiographie La Vie secrète de Salvador Dalí que sa première œuvre d’art fut réalisée de manière intra-utérine. (Pas de stress je vais expliquer). Alors qu’il était dans le ventre de sa mère, Dali a posé ses poings contre ses paupières afin d’obtenir de fortes lumières et formes (effet kaléidoscope tmtc). C’est là sa première œuvre d’art. Mais une œuvre sans médium et donc sans spectateur ; est-ce encore de l’art ? Si belle soit-elle, son existence purement métaphysique dans la tête d’un non-né, existe-t-elle ? On pourrait couper court et dire : s’il n’y a pas de spectateur, il n’y a pas d’art, et cette réflexion est très drôle je trouve. Comme on pourrait dire : s’il n’y a pas d’art il n’y a pas de spectateur. Là on peut couper court parce que... Bah de fait haha. Alors, ma première proposition est d’autant plus claire. Sauf qu’il existe un autre artiste super cool qui créé art et spectateur sans artiste : Jean Tinguely. Ses Méta-Matics (1959) sont des machines qui réalisent elles-mêmes des tableaux. Sur ces machines à art, on peut lire : « VENEZ créer VOUS-MÊME avec fougue, fureur, ou élégance, VOTRE, peinture avec LES MÉTA-MATICS de TINGUELY, LES SCULPTURES QUI PEIGNENT. » Nous nous retrouvons avec soit zéro, soit un, soit trois artistes ; à savoir : Jean Tinguely, la machine et le spectateur. Est-ce donc la personne qui est à l’initiative de la création qui est artiste ? Qui est spectateur ? Quelle est l’œuvre d’art ? La machine ou ce qu’elle produit ? Et tout ça : est-ce encore de l’art ? L’art ne peut-il pas exister s’il est déconnecté de la main de l’artiste (formulation ?) de sa technique ? Cette question est abordée dans les créations de Jackson Pollock. Nous avons posé la question de l’artiste vivant, du médium sous l’angle de sa subjectivité/objectivité, maintenant posons-nous la question du geste. Pollock est avant tout connu pour être le premier peintre américain de l'expressionnisme abstrait au travers de ses « action paintings » littéralement : « peinture d’action ». Il projette, écoule, étale la peinture de façon spontanée sur ses toiles. Pas de dessin, pas de projet. Peindre apparaît alors comme un moment d'existence irréfléchi et pulsionnel. L'œuvre est un témoignage du corps vivant, en action et en mouvement dans l'instant. D’ailleurs, passé un temps, Pollock ne titre même plus ses toiles car « cela rajouterait de la confusion », mais se contente de les numéroter, au hasard. Cependant, lors d’expositions, si un spectateur lui souffle une idée de titre, Pollock renomme sa toile, ou non. Cela reflète un certain détachement, l’œuvre est œuvre dans et pour son propre monde. Le peintre ne serait qu’un outil, le pantin de cet art qui ne cherche qu’à s’exprimer. Si l’art était un fluide, un esprit qui s’empare d’un humain qui deviendrait artiste, nous pouvons revenir sur cette première définition : « Artiste : qui témoigne d’une sensibilité propre aux émotions esthétiques ». C’est plutôt clair. L’art n’a pas besoin d’artiste pour exister. Ce sont les âmes sensibles qui projettent sur un monde impassible une grosse couette de saisissement.
Où est l’art ?
C’est comme de dire « Rien n’est intéressant », car, de fait : rien n’est intéressant. C’est nous, qui en lui donnant de l'intérêt, rendons telle ou telle chose intéressante. Et bien, pareillement, rien n’est art. C’est nous, spectateurs, qui glorifions et sacralisons l’artiste et son concept, parfois en le plaçant dans un espace muséal. C’est nous, spectateurs, qui faisons art. Encore, nous pourrions parler de l’art brut, de ces gens qui ne pensent pas à l’art et qui pourtant en produisent. Ce sont des œuvres particulièrement touchantes. Je pense au travail sur les pommes de terre qu’avait réalisé un certain Serge Paillard (extraordinaire, allez voir sans déconner). Cela démontre que l’art est NÉCESSAIRE. Tout comme nous pouvons dire « rien n’est art », nous sommes aussi en capacité, et peut-être que c’est d’ailleurs notre devoir de spectateur, de rendre « tout art » ; ce qui nous permettra de sortir de notre état de spectateur passivo-oculaire à spectateur activo-artiste. Comme dirait Marcel Duchamp : « C’est le regardeur qui fait l’œuvre ».