En vain

« On nous oubliera vite.»
Par Artus Rolland, 2025.

Les regrets finaux

«J'ai toujours imaginé que la fin du monde serait quand quelque énorme chaudière, chauffée à trois milliards de pression atmosphérique, exploserait et ferait sauter le globe. »

Jules Verne

Ce fut avec une joie et un enthousiasme inattendu que le monde entier apprit l’explosion imminente du soleil. Les gouvernements redoutaient des mouvements de panique, qu’il y ait de la casse. Mais à leur surprise, l’opinion publique de chaque pays accueillit la nouvelle avec le sourire. Les scientifiques estimaient que l’explosion avalerait la terre ainsi que la plupart des autres planètes du système solaire. Ce serait une mort rapide ; sans douleur, c’était moins sûr.

Étrangement, je ne suis pas aussi enthousiaste que mes frères et sœurs humains. Il y a forcément quelque chose d’angoissant lorsque l’on s’imagine que tout ce qui nous a précédé, l’histoire de notre espèce, disparaîtra dans un ensemble de particules inanimées à travers l’univers. Au fond, c’est surtout avec aigreur que je prends conscience que mon existence n’aura été qu’un échec. Sur le plan économique et social je ne suis pas à plaindre, mon emploi de secrétaire au ministère de l'Intérieur me permet de vivre assez convenablement, bien plus que la plupart des autres gens. Mais je n’ai jamais été un grand amateur de parures ou de mondanités. Je me rends aux soirées importantes organisées par le ministère et aux repas dans le privé lorsque j’étais aimablement invité par mes collègues. Il me semble que je suis quelqu’un de plutôt apprécié, alors qu’en général je fais tout pour ne pas l’être. Mon appartement, près des locaux du ministère, n’est pas hyper reluisant, il est d’une banalité acceptable. Ma vie est désormais contenue dans ce 100 m2 que je n’ai jamais pris le temps de personnaliser. Les quelques objets me servant de décoration, lampe vintage tactile, tableaux, meubles, bibelots en tout genre sont des objets récupérés après les obsèques de ma grand-mère ; venant d ’emménager, j’avais pu récupérer des affaires et habiller l’intérieur le temps de refaire la décoration, ce qui n’est jamais arrivé. Le canapé, le lit et le sommier ainsi que la table sont les seuls mobiliers que j’ai acheté lors de mon emménagement. J’attendais de trouver un peu de répit dans mon travail pour refaire la décoration, mais il faut croire que je n’en ai pas eu la possibilité.

Lorsque la nouvelle tombe aux informations, mon téléphone vibre peu après, un mail du ministère, congédiant tout le personnel pour les derniers instants de l’humanité. D’ailleurs, toutes les affaires internationales se stoppent, les conflits s’amenuisent, à quoi bon continuer. Le lendemain, le ministère verse mon dernier salaire, pour fêter ça je descends au supermarché prendre une dizaine de bouteilles de rhum. Les trois jours suivants sont alcoolisés et solitaires. Je n’ai donc pas bien suivi l’actualité. Les bribes d’infos que j’ai en regardant les chaînes de télé rapporte que toutes les personnalités médiatiques, artistiques, politiques, religieuses, ont dit adieu à leurs fans, électeurs, fidèles, en leur souhaitant de passer les meilleurs derniers instants avec leurs proches. D’ailleurs, en me remettant difficilement de ma cuite monumentale, je constate avec un brin d’étonnement qu’on a essayé de me joindre. C’est ma sœur Valérie, qui m’a laissé un message sur le répondeur et une dizaine d’appels manqué. Ma tête est lourde et je n’arrive pas à écouter le répondeur (plutôt, je n’arrive pas à appuyer sur l'icône de l’écran tactile). J’y arrive au bout d’un quart d’heure ; la voix automatique me dit que j’ai un nouveau message sur mon répondeur, puis la voix de ma sœur, indistinct. Je ne comprends pas tout ce qu’elle dit. J’essaye de relancer le message, mais au lieu de ça, je l’efface par accident : « Le message vient d’être supprimé. Fin des nouveaux messages ». Ça doit être un message d’adieu de toute façon.

Dans le doute, je pars de chez moi sans prendre la peine de fermer à clé. Les rues me semblent étonnamment vides, pas un klaxon, l’air sembler moins chargé qu’a l’accoutumé. Le ciel est pur sous la rougeur toujours plus intense du soleil.

Me voilà devant chez Valérie après une demi-heure de vélo. Je sonne. Elle m’ouvre la porte souriante, elle n’est pas seule, j’entends une foule qui rigole gaiement derrière. En entrant dans le salon, toute la famille — ses enfants, son mari, ses amis — tous se sont réunis et festoient en buvant des coupes de champagne, dans de longs verres en cristal. Valérie insiste pour que je me mette à mon aise, alors je m’installe ici, sur le canapé de cuir rouge avec ma coupe de champagne. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment tous ses amis, et même mes neveux et nièce font pour ne pas être apeurés ou angoissés par la fin de leur existence. Je ne comprends pas. Aucun mot ne me vient lorsque les amis de Valérie tentent la conversation. À quoi bon discuter, il n’y a plus rien à dire. Ne réalisent-t-ils pas que leur monde va disparaître ? Être ici m’expose également à l’une de mes grandes erreurs : celle de ne pas avoir fondé une famille lorsque l’occasion se présentait. J’ai toujours été pris par le travail, je pensais que ça pouvait attendre. Bien sûr que j’ai rencontré des filles, mais ça n’a jamais duré, j’en suis en grande partie responsable. Contrairement à moi, Valérie avait un mari brillant et des enfants formidables ; elle a réussi et la suite ne l’effraye guère. Mon échec social était d’autant plus douloureux en leur présence. Prétextant une visite à une connaissance, je me suis éclipsé discrètement après leur avoir dit adieu.

Je reprends le vélo pour me rendre jusqu’au port. J’ai roulé le long du chemin qui entoure la baie. Puis j’ai arrêté de pédaler, le ciel devient gris, il se met à neiger. Assis sur les gravats, je contemple l’océan lointain qui se confond maintenant avec le ciel. Tout est gris.

Pourquoi ne puis-je donc pas me réjouir comme les autres de la destruction imminente de notre espèce ? Sans doute parce que j’ai des regrets, je n’ai pas eu le temps de concrétiser mes projets de vies. Dans tous les cas, le chrono est arrivé à son terme, je ne peux rien y faire. Néanmoins, j’ai peur de la mort. Quand on meurt, des gens se souviennent de vous ; ici, personne ne se souviendra de nous. Je regrette que tant de siècles d’histoire nous aient menés en cet instant inévitable ; si ça n’avait pas été le soleil, nous nous serions suicidés en tant qu’espèce avec une bonne bombe atomique. Je regrette que tout ait été vain. Maintenant que j’y repense, je temporise. L’histoire humaine est intéressante et riche, mais on ne peut pas dire que les décennies passées aient été brillantes. L’humanité a perdu toute légitimité à mes yeux. Ce n’est pas une grande fatalité que tout s’arrête maintenant.

Le ciel devient tout blanc, je suffoque. À l’échelle de l’univers, on nous oubliera. On nous oubliera vite.

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