It’s Alive!

It’s Alive!
Par Artus Rolland

La résurrection de Frankenstein

Avec la sortie de Nosferatu et de Frankenstein dans les salles de cinéma, l’intérêt pour la littérature gothique a ressurgi. Or, quoi de mieux comme spécimen gothique que Frankenstein ! Peut-être seulement Dracula de Stoker, mais nous en parlerons une autre fois. Pour un week-end, j’ai décidé de lire Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Étant une lectrice qui adore plus que tout fouiller dans les parallèles, métaphores, hommages et autres procédés littéraires que seuls ceux qui considéraient la bibliothécaire scolaire comme leur meilleure amie comprennent vraiment, j’ai lu le livre rapidement, mais je n’arrive toujours pas à arrêter d’y penser. Il vaut mieux aborder les choses chronologiquement, donc aujourd’hui cyber_nephilim tente de se mettre dans la peau de votre professeure de LLCE. Nous allons voir l’ensemble des informations nécessaires pour la compréhension de film Frankenstein sortie dans le cinéma depuis le 7 Novembre. Frankenstein est une œuvre extrêmement profonde et complexe, nous ne pourrons pas examiner chaque aspect de ce livre dans les détails. Ce sont les informations jugées d’être le plus important selon moi.

À savoir sur la créatrice du vivant .….

Mary Shelley est née dans une famille aisée d’intellectuels ; sa mère, Mary Wollstonecraft, fut l’une des premières icônes du féminisme. Elle écrivit, en son temps, un texte incroyablement controversé : A Vindication of the Rights of Woman (1792), qui critiquait l’idée dominante de l’époque selon laquelle l’inégalité entre les sexes était naturelle. Le père de la jeune autrice était un homme de pensée politique, et ses œuvres étaient également controversées en raison de leurs sous-entendus anarchistes. Wollstonecraft mourut de septicémie quelques jours après la naissance de sa fille, mais même après sa mort, elle influença profondément la formation de la vision du monde de la petite Mary. William Godwin, le père de l’écrivaine, éleva la fillette selon ses convictions libérales. Il encourageait activement ses tendances autodidactes, qui se manifesteront brillamment dans ses œuvres.
À 17 ans, Mary s’enfuit de la maison et voyagea avec le jeune poète romantique Percy Bysshe Shelley. Le couple menait un mode de vie radicalement progressiste pour l’époque ; parmi leur cercle social, il faut mentionner Lord Byron. Oui, celui-là même qui écrivit Mazeppa et Je voudrais vivre encore dans les montagnes. C’est la situation classique où l’on pourrait et devrait – dire : « Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es ! ». Byron devint quasiment l’incarnation même du romantisme, et l’expression « héros byronien » sert aujourd’hui à décrire même Che Guevara. C’est justement lors de leur séjour près de Genève avec Byron, et à cause de Byron qu’est née la première version du roman.

… et sur la genèse de l’œuvre

Quand les écrivains s’ennuient, ils organisent des concours, n’est-ce pas ? Peut-être pas toujours, mais Frankenstein est né précisément dans de telles conditions. L’un des membres du groupe proposa de se mesurer dans l’écriture d’histoires effrayantes. Tandis que ses collègues se vantaient de leurs premiers textes, Shelley mit longtemps à commencer le sien. Souffrant de la perte de son enfant avec Percy elle est sûrement influence par les idées de galvanisme, elle fit un cauchemar qui va donner la naissance à ce chef-d’œuvre. Elle racontera la genèse du livre dans l’édition de 1831, et partagera aussi qu’elle fut inspirée par un rêve d’une créature terrifiante qu’elle fit la nuit précédente.
Le concours fut vite oublié, mais Percy Shelley encouragea Mary à continuer de travailler sur son œuvre. En 1818, le livre paraît, et son autrice choisit de rester anonyme. La participation de Percy à la rédaction de ce livre surgit en tant que sujet de débat. Certains font éloge à l’intelligence d’un homme qui a écrit cette histoire sans savoir même que c’était une femme de dix-huit ans. Ce fut une décision logique, car la première édition du roman était plus directe et plus gothique. Victor Frankenstein, au lieu d’être un scientifique égaré, devient un homme obsédé, doté d’un complexe de Dieu, qui, plus encore que dévoiler les secrets de la vie et de la mort, souhaite épouser sa propre sœur. Shelley ne voulait probablement pas créer un scandale dans son entourage moins progressif. Globalement, la différence entre les deux versions est significative, et si vous avez du temps et de l’envie, je vous conseille de les lire et de les comparer vous-même.

Pourquoi lire Frankenstein ?

Shelley soulève de nombreuses questions encore douloureusement actuelles. Qu’est-ce qui motive les « sauveurs » de l’humanité ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller au nom du progrès scientifique ? En faisant un simple lien entre Frankenstein et certains spécimens de la vie politique actuelle, nous pouvons remarquer des similitudes qui sont plutôt inquiétantes. Le livre a été écrit au début de la révolution industrielle. La mécanisation soudaine inquiétait les gens, car d’après certains elles éloignaient l’homme de Dieu et de la nature sacrée. Aujourd’hui nous nous retrouvons dans un climat social ressemblant à celui de l’époque de Shelley, nous nous posons les mêmes questions, mais est-ce que nous avons la même réponse ? Ce livre est le fruit de son époque turbulente, pourtant les réflexions faites par Shelley restent très fraîches. Un élément particulièrement intéressant de l’ouvrage, ce sont les femmes.
La place des femmes dans le roman est tout aussi intéressante, car leur importance réside précisément dans leur absence. Aucun personnage féminin n’a de voix propre, et tous les intérêts romantiques ou objets de contemplation appartiennent au même archétype. Elles sont douces, fragiles, nécessitent protection ; leur force réside dans leur féminité. Les descriptions sont tellement semblables que, sorties du contexte, il serait difficile de deviner de qui il s’agit — cela m’est d’ailleurs arrivé lors d’une analyse détaillée. Sachant que Mary Shelley a grandi dans un milieu où femmes et hommes étaient considérés comme égaux, le choix conscient d’éclipser les personnages féminins semble étrange. En réalité, Shelley ne fait pas qu’exposer le regard viril et masculin sur le monde à travers Walton et Frankenstein : elle critique également leur machisme.

Pourquoi relire Frankenstein ?

Mon aspect préféré du roman fut les parallèles entre les récits. Il y en a trois, et ils se répondent tous entre eux ; ces procédés créent une histoire qu’il est agréable de relire plusieurs fois.
Le livre s’ouvre sur les lettres de Robert Walton à sa sœur Margaret ; Walton part en expédition pour trouver un passage par la mer du Nord. Il se plaint de solitude et du manque d’un ami véritable. Un jour, le navire ramasse un inconnu mutilé et épuisé : il s’agit de Victor Frankenstein. En apprenant l’avidité de Walton pour la gloire et la reconnaissance, il décide de lui raconter sa propre histoire. La suite du récit est narrée par Frankenstein, retraçant les origines de sa famille et de son obsession avec les questions de la vie et la mort. Pour éviter les spoilers, je dirai seulement qu’au milieu du livre, nous recevons l’histoire de la Créature elle-même, qui, ironiquement, choisit de s’appeler Adam.
Ainsi, en plus de l’introduction épistolaire de Walton, nous avons deux autres récits, tous à la première personne du singulier. Ils ont aussi un caractère rétrospectif très marqué, qui permet au lecteur d’entrer dans les tourments intérieurs de chaque personnage. Le mot qui décrirait le mieux cette technique est l’anglais « foreshadowing », que l’on pourrait maladroitement traduire par « augure ». Ce sont des détails du récit qui donnent, mine de rien, des indices sur ce qui arrivera plus tard.
Cet aspect est porté à son comble grâce aux paysages. La nature, dans l’œuvre, est toute-puissante. Il veut en devenir le maître. Il veut la dominer. Son désir égoïste se cache derrière un masque de bon Samaritain : Victor pense que l’humanité lui en saura gré. Ce n’est qu’après avoir perdu tout ce qui lui était cher qu’il comprend l’ampleur de son erreur.

Comment Frankenstein est devenu culte ?

Tout cela est passionnant, mais concentrons-nous sur ce qui nous réunit ici. Dès le début, Frankenstein paraît être un livre idéal pour la réalisation d’un film d’une sombre perversité et le gothique crée une atmosphère unique. Frankenstein, la difficulté commence dès qu’il faut choisir quelle version adapter, car entre 1818 et 1831, il existe des différences substantielles. Même si la plupart des réalisations cinématographiques se sont basées sur la version de 1831.
Jetez un œil, par exemple, à un extrait de la première adaptation cinématographique du roman, sortie en 1910. Frankenstein ressemble beaucoup plus au scientifique fou maladroitement rieur que nous connaissons aujourd'hui. Du jeune étudiant maladif, il ne reste rien. Quant à la Créature, elle ressemble à une sorte de monstre des marais, alors que dans le roman, Victor admet lui-même qu’il choisissait les plus belles parties des cadavres dans les cimetières et les abattoirs. Il affirme même, avant que la Créature ne prenne vie, que sa longue chevelure noire et ses dents blanches comme des perles lui semblaient belles.
Encore plus célèbre est l’adaptation ultérieure avec Boris Karloff. C’est de là d’où provient l’image populaire du monstre vert, avec des cicatrices et des boulons dans le cou. À l’époque, le film fut considéré comme essentiel pour le développement des films d’horreurs et de l’industrie cinématographique. Après cette adaptation de l’histoire originale, Frankenstein a eu presque autant de spin-offs que Barbie a de métiers. Mais laissons aux cinéphiles le soin d’évaluer les films ; le fait reste que cette interprétation s’est ancrée dans l’imaginaire collectif — et c’est à partir d’elle que fut créé Frankie dans Monster High, à mon grand regret…

Qu’est-ce que nous avons à apprendre ?

La tragédie de Victor, quant à elle, est profondément humaine : elle touche quiconque, un jour, a voulu devenir plus que « seulement un étudiant ». Victor n’a pas de traumatisme fondateur ni de destin qui le pousserait vers des actes radicaux : sa famille est aimante, attentionnée et aisée. Mais cela ne lui suffit pas. Jeune et ambitieux, il pense qu’il est destiné à devenir un nouveau César. Nous avons tous dans notre entourage un Victor : quelqu’un dont l’insistance sur sa propre importance mènera inévitablement à une tragédie. Celui qui est convaincu d’être un génie incompris. Gardez-le à l’œil, on ne sait jamais ce qui pourrait arriver…
Victor vit réellement dans l’idée de dominer la vie et la mort, mais ce n’est pas seulement un savant détraqué — c’est aussi un étudiant médiocre, tellement absorbé par ses projets qu’il oublie l’existence de tout le monde. Vous vous reconnaissez ? Et pire encore : il se croit tellement supérieur que, après sa deuxième année d’études, il décide que l’université lui a donné tout ce qu’elle pouvait, et qu’il n’a plus rien à y apprendre. En bref, il est humain — dans le pire sens du terme.
Voilà donc, les enfants : Frankenstein n’est pas le monstre, c’est le nom de son créateur, lequel est, à son tour, victime de la crise de la vie adulte. Cette histoire, véritable téléphone arabe de la littérature, nous apprend qu’il faut lire attentivement — sous peine de voir ceux qui adaptent ses livres vous servir une version déformée. Et pour conclure, je ne peux qu’ajouter qu’après avoir lu cet article vous pouvez aller au cinéma et impressionner vos amis cinéastes, en soulignant toutes le différences entre la version de Guillermo del Toro et le livre.

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