L’odalisque à l’esclave

L’interprétation de l’orient par les Européens. Artus Rolland, 2025.

Ou comment un fantasme occidental prend corps sur une toile.

C’est une huile sur toile de Dominique Ingres (1780-1867) réalisée en 1839. Cette œuvre aujourd’hui conservée au Fogg Art Museum à Cambridge mesure 72 cm x 100 cm. Cette œuvre s’inscrit dans une série de peintures d’odalisques par lesquelles Ingres met en avant son talent dans la réalisation de nu féminin. Au premier plan, tu peux voir l’odalisque qui se prélasse sur la largeur du tableau. Sur la gauche, l'esclave joue du luth en position assise. Une balustrade sépare la composition avec un drapé rouge. Au second plan se trouve un eunuque en symétrie d’une fontaine blanchâtre. Cette scène de genre s’inscrit dans le courant orientaliste. L’Orient y est utilisé comme outil de regard sur soi : il permet de parler du proche en feignant de peindre le lointain. Dans un contexte de relations commerciales et économiques avec l’Occident au XIX° siècle, les pays orientaux sont vus comme paradisiaques. On développe un véritable imaginaire oriental. De cette région, les Occidentaux retiennent principalement l’image du harem. Les femmes du harem sont appelées odalisques, ce sont les esclaves vierges du sultan. Une véritable relation d’asservissement se construit dans le sérail. L’odalisque à l’esclave représente donc une scène de harem.

Si l’orientalisme du XIXe siècle mélange imaginaire et réalité, Ingres dépeint le harem et la figure de l’odalisque à travers son tableau. L’iconographie, à la fois ancrée dans le réel comme dans l’imaginaire, crée un paradoxe du harem paradisiaque et esclavagiste qui permet de mettre en avant le fantasme de la femme orientale en Occident.

L’iconographie orientale relevant de la réalité comme de l’imaginaire

Le tableau d’Ingres est en proie à un certain réalisme. La représentation artistique d’une autre culture se voit souvent altérée par les normes dans lesquelles nous évoluons. Ainsi, la représentation de l’Orient a pu être souvent influencée, en revanche, Ingres parvient dans son tableau à maintenir un certain niveau de réalité. Les premières représentations de l’Orient se basent sur la photographie et le discours colonial. On a donc des documents provenant de l’Orient même, ce qui donne aux représentations un réalisme et une authenticité majeurs. Le réalisme naît dans l’atmosphère étouffante (te voici submergé et étouffé). Mais n’oublie pas ce prisme de l’imaginaire occidental. L’iconographie représente traditionnellement l’Orient par des scènes de guerres ou de harem. Elle symbolise l’image que les Occidentaux veulent renvoyer. Le filtre européen : dans le harem oriental, la femme n’est jamais nue, cette dernière est une captive souvent iranienne ou circassienne. L’Odalisque à l’esclave est nue et présente des caractéristiques physiques très européennes, refusant ainsi une représentation réelle du harem. L’Occident fantasme et invente. On retiendra finalement que l’orientalisme résulte inévitablement d’une vision biaisée des Occidentaux qui réduisent l’Orient à un environnement paradisiaque et luxuriant, ce via notamment la représentation de la femme.

Le paradoxe du harem paradisiaque et esclavagiste

C’est un rêve éveillé. Le harem est plaisant par son caractère léger et merveilleux. Ici, on instaure une atmosphère lourde, chaude et enivrante. L’odalisque se voit sublimée par la lassitude et la captivité... La multiplicité des couleurs est éclatante. La multiplicité des textures exploite le sens du toucher qui finit par se perdre entre toutes les étoffes. L’esclave fait jaillir la musicalité, le porte-encens diffuse un parfum délicat dans l’air de la pièce. Précipite-toi sur la fontaine afin de te désaltérer et stopper cette effusion d’expérience qui te saisit malgré toi.

La représentation du paradis oriental passe par l’abondance, l’excès, la richesse et le plaisir. Ingres représente cette richesse à travers tous ces bijoux, draps, étoffes soyeuses. Admire comme ils envahissent la pièce et se répartissent équitablement sur l’ensemble de l’œuvre. Les étoffes, habits, draps, rideaux sont vifs, les couleurs ressortent dans des tons rouges, bleus ou verts. Les motifs, qu’ils soient fleuris ou géométriques, communiquent et font sens dans l’œuvre. Le floral sur l’oreiller de l’odalisque ainsi que sur la tenue de son esclave chantant. Un eunuque en tunique fleurie rappelle ces motifs muraux. Pourtant, le paradis du harem, lui, est bouleversé par l’asservissement.

Cette scène n’est toutefois qu’un paradis asservi. On retrouve dans le sérail différents rapports de domination. Ce sont les trois personnages que l’on retrouve respectivement sur notre œuvre. Leurs visages fermés et neutres renvoient pour chacun d’eux à cet ennui de l’enfermement. Ingres dépeint la hiérarchisation qui sévit. Le regard communicatif, le placement dans l’œuvre, l’étalement du corps, la lumière, tout semble capter une attention hiérarchique focalisée sur l’odalisque. Chaque personnage cherche à être mis en avant entre une odalisque extravagante et lumineuse, une esclave colorée et musicale. Puis finalement ce curieux eunuque : tout semble s’ouvrir sur lui… Que regardent ces femmes ? Complotent-elles pour s’échapper ?

Le fantasme de la femme orientale en Occident

Le harem symbolise le rapport de force et de domination entre les hommes et les femmes. La figure de l’homme oriental et de la polygamie émulsionne les esprits. L’Européen trouve dans la peinture orientaliste un moyen de poser un regard voyeur et de goûter à une vision par définition interdite. Il rentre dans l’intimité la plus secrète du sultan, bravant ainsi la figure la plus importante d’Orient en accédant à son trésor le plus précieux, ses femmes farouchement gardées dans leurs prisons d’étoffes et de bijoux. Bienvenue au cœur de l’intimité d’une femme posée là comme une perle dans son écrin de soies et de satin. Sa peau iridescente capte ton regard et tu sais ton comportement voyeur.

Ce trésor si cher au sultan ne lui appartient peut-être pas réellement : le corps de l’odalisque est là d’une beauté irréelle mais son esprit est ailleurs. Ingres se réapproprie la figure de l’odalisque en lui apposant les fantasmes séculaires des hommes européens. Le sujet relève autant d’un voyeurisme à moitié assumé que de la volonté de voir une femme désirée dans une position de vulnérabilité face au regard du spectateur.

L’odalisque en elle-même porte donc beaucoup de fantasmes, mais elle justifie aussi tout simplement le travail du nu féminin. À l’époque, un nu peint sans contexte est mal vu, par l’expression de l’ailleurs et de l’inconnu du sérail, le nu féminin est désormais excusé puisque mis dans un contexte entretenu par les fantasmes occidentaux. 

Ingres reste cependant le peintre d’une femme répondant dans sa forme et son attitude aux désirs de chair et de pouvoir de l’homme occidental, en s’appuyant pour cela sur le sérail. Il applique à la perfection le “regard éloigné” en imposant au spectateur d’assumer son voyeurisme et en montrant inconsciemment (ou consciemment) les enjeux que la représentation de l’Orient fait peser sur l’Europe.

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